vendredi 11 juillet 2008

Les États-Unis veulent séduire les banlieues françaises

Karim Zeribi, élu PS de Marseille, ici à la Maison-Blanche en mai, est revenu conquis de son séjour de trois semaines dans cinq États américains. «J'avoue que j'ai changé d'avis : d'autant que les fameux quotas ethniques, si décriés en France, n'existent plus vraiment ici.» (photo : Collection privée Karim Zeribi)
Après avoir repéré les leaders des minorités noires et musulmanes, le département d'État leur finance des séjours pour les convertir aux valeurs américaines.

Il est loin, le temps où «l'Amérique des ghettos» faisait figure de repoussoir en France. Désormais, les États-Unis exercent une véritable fascination chez certains leaders des minorités. Qui vont se former au lobbying communautaire outre-Atlantique, avec l'aide du département d'État américain. Blacks, Beurs, musulmans, la trentaine dynamique, ils sont désormais les chouchous de l'ambassade américaine à Paris, dès lors qu'ils occupent une position d'influence dans la vie associative, les médias ou la politique. Les attentats du 11 Septembre, tout comme les émeutes qui ont embrasé les banlieues françaises en 2005, ont cristallisé la crainte de voir les fils d'immigrés se radicaliser. Depuis, le gouvernement des États-Unis cherche à tisser des «liens étroits avec les minorités musulmanes en Europe».

Condoleezza Rice a spécialement confié cette mission à Dan Fried lors de sa prise en main des affaires européennes, en mai 2005. Ce dernier a concentré ses efforts sur la France, où vit la plus forte proportion de musulmans. Il a rencontré en novembre dernier à l'ambassade à Paris une délégation essentiellement composée de Maghrébins et de Noirs de France. Parmi eux, Ali Laïdi, spécialiste du renseignement économique et du terrorisme islamique à l'Iris (Institut des relations internationales et stratégiques), Saïd Branine, directeur du site musulman oumma.com, Hervé Mbouguen, également animateur d'un site Web, grioo.com, dédié aux Noirs, Fayçal Douhane, du conseil national du Parti socialiste, en charge des questions de diversité. «Nous souhaitons mieux comprendre la situation des minorités en France et les aider aussi», assure James Bullock, conseiller culturel à l'ambassade.



«Le but n'est pas de convaincre, mais d'initier»


Pour cela, les Américains proposent leur modèle, celui de l'affirmative action (traduit par «discrimination positive» en français). Ils espèrent faire avancer, parmi les minorités, «leur conception du monde. Ils croient qu'ils doivent éclairer l'humanité», reconnaît Amirouche Laïdi, adjoint au maire UMP de Suresnes et président du club Averroes, qui promeut la diversité dans les médias. En 2006, il a passé trois semaines aux États-Unis, comme international visitors leadership, une des initiatives lancées dans le sillage du plan Marshall pour «rapprocher les peuples». À la demande du visiteur, un programme de rencontres et de visites d'au moins cinq États est établi. Depuis les années 1960, les États-Unis ont ainsi envoyé 1 900 jeunes leaders français découvrir leur pays. Ces dernières années, ils se sont concentrés sur les minorités. «On cible des personnalités qui ne connaissent pas l'Amérique. Le but n'est pas de convaincre, mais d'initier», assure James Bullock, qui a sélectionné des dizaines de leaders des pays arabes où il exerçait avant d'être en poste à Paris. «Cela n'en fait pas toujours des alliés, mais au moins nous pouvons parler le même langage et c'est important dans les négociations», reconnaît-il. Certains organes de presse ont cru voir la main de la CIA, à la recherche d'informateurs dans nos banlieues. En réalité, les agents américains ont bel et bien enquêté en Europe ces dernières années pour mettre à jour le profil des terroristes de l'Ancien Continent. Mais ces voyages relèvent de la politique classique menée par le département d'État, à travers les ambassades, ou par des fondations privées.

Dans quelques jours, la présidente de Ni putes ni soumises, Sihem Habchi, la présidente d'un centre culturel islamique du Nord et peut-être un imam seront à leur tour «initiés». Pour éviter les mauvaises surprises, l'ambassade américaine a coutume de consulter le ministère de l'Intérieur, qui valide, informellement, les candidats pressentis. Parmi eux, peu de leaders au profil religieux et beaucoup de responsables politiques comme Karim Zeribi, élu PS à Marseille qui a fait le voyage en mai. Après trois semaines de rencontres avec des spécialistes de l'intégration ou de la lutte contre les discriminations, mais aussi des plongées dans les ghettos urbains, sans aucune censure, Karim Zeribi est revenu… conquis. «J'avoue que j'ai changé d'avis : d'autant que les fameux quotas ethniques, si décriés en France, n'existent plus vraiment aux USA. »Après dix à quinze ans de politique coercitive de quotas, la diversité s'est, selon lui, installée, et l'affirmative action s'est assouplie. «Quand je regarde la Halde, chargée de promouvoir l'égalité en France, sans compter le moindre représentant de la diversité dans la direction, je me rends compte que les grandes déclarations françaises sur l'égalité républicaine sont stériles», reprend cet ancien chevènementiste, désormais séduit par le «pragmatisme américain».



«J'ai appris à être décomplexé»


La victoire de Barack Obama finit d'emporter l'adhésion de l'élu socialiste : «C'est une société en mouvement.» Tandis que la France fait «la part belle aux conservateurs, de gauche comme de droite». Désormais, Karim Zeribi croit à un «modèle intermédiaire : il faut arrêter de nier les communautés et plutôt leur dire quelles sont les règles du jeu». Concrètement, il accepte que l'on situe les individus en fonction de leur origine sociale, géographique mais aussi d'une autodéfinition de leur couleur ou de leur origine. Une façon, dit-il, de «photographier la société française». Et d'y importer les méthodes américaines. La bataille des statistiques ethniques, qui ne fait que commencer en France, dispose maintenant de défenseurs formés sur place. Même si nos élites françaises proposent toujours de l'accommoder à la mode républicaine.

Au sein du Club Averroès, Amirouche Laïdi a repris l'idée de comptabiliser les minorités dans les médias, comme le font tous les groupes de pression américains pour traquer les discriminations. «Mais nous faisons aussi du qualitatif : on ne s'intéresse pas seulement aux chiffres, mais aux rôles tenus par exemple.» Quelle que soit leur cause, les leaders issus de l'immigration en voyage aux States reviennent acquis aux politiques proactives, au lobbying : «J'ai emprunté aux Américains leur façon de jouer un média contre l'autre, de montrer les bons élèves… et de désigner les mauvais à l'opinion», assure Amirouche Laïdi. La méthode des classements s'avère plus efficace que les dîners en ville.

La pression constante que maintient maintenant Averroès porte, selon lui, ses fruits. Des présentateurs connus et de couleur sont apparus sur les écrans ces dernières années, tout comme des acteurs. Les États-Unis soutiennent et financent ces initiatives en France. «C'est le partenaire avec lequel je travaille le plus ici», dit simplement Amirouche Laïdi. L'ambassade américaine a également soutenu Olivier Laouchez dès 2005, après qu'il eut créé sa télévision câblée Trace, dédié aux cultures urbaines et très marquée par la culture afro-américaine, notamment la musique. «En France, une grande banque m'a fait comprendre que je devais passer la main, si je voulais que Trace grandisse. Un Noir numéro 1, c'était impossible. En revanche, une banque américaine me finance depuis le début», raconte ce militant, qui ne voit que des avantages au système américain et plaide pour «des quotas de rattrapage à la télévision : car la France est l'un des pays les plus discriminants au monde».

Il loue également l'intégration par les communautés religieuses ou associatives qu'il a observée là-bas. «Il faut arrêter l'hypocrisie : les communautés existent, même en France. “Qui se ressemble s'assemble”.»

Statistiques ethniques, quotas, mais aussi actions en justice qui, même déboutées, permettent d'intimider : les leaders militants de la cause noire en France s'inspirent aussi largement du mouvement américain. L'ambassade a joué les bons offices pour mettre en contact la plus vieille association noire américaine, NAACP, avec le Conseil représentatif des associations noires (Cran), naissant, en 2005. «Cela a été très important, quelqu'un croyait en nous alors que les Noirs eux-mêmes doutaient», raconte Georges-Louis Tin, fondateur du Cran, qui s'était déjà initié à l'activisme anglo-saxon autour de la cause homosexuelle. «J'ai appris à être décomplexé sur les questions de genre et de race.» Tandis que les institutions françaises ont longtemps méprisé ces lobbies naissants, les Américains les soutiennent clairement et mettent à disposition un réseau et un savoir-faire. L'Amérique est en passe de retrouver son aura. À une réserve près : la brutalité d'une société sans filet social, que tous les leaders hexagonaux refusent… en bons Français.

Cécila Gabizon in Le Figaro 01/07/2008

Aucun commentaire: